La Livraison de cidre (Défi du samedi n° 922)





Je ne suis pas ici pour raconter ma vie mais, je l’avoue avant qu’on ne me torture, je ne participe que de loin à la bonne marche du monde. C’est trop dangereux. Au siècle dernier on m’a envoyé faire le guignol pendant un an à Mourmelon-le-Grand. J’aurais pu y devenir une victime de l’adjudant Chanal de sinistre mémoire. Le treillis militaire m’allait comme une robe en steak à Rika Zaraï, paix à son âme et à son saint-bain de siège.

C’est pourquoi, bien que membre de l’association des Tisseurs de contes, je ne me suis pas inscrit comme bénévole pour le festival « Fabula » qui a lieu ce week-end à Rennes. J’irai donner un coup de main à 17 heures, je ramasserai les chaises, j’essuierai la vaisselle comme je fais d’habitude si on me le demande mais je ne veux pas faire partie d’une équipe avec un ordre de mission. C’est ça le luxe. Pour le calme, c’est mieux d’être tout seul et pour la volupté, ma recette est top secret.

Cependant, je peux arguer d’avoir fait partie de l’équipe « Descente de bouteilles » du festival. Je m’en vais vous narrer ça.



***

Je suis tranquille ce jeudi matin sur mon ordinateur à nettoyer des enregistrements du concert donné la veille quand la sonnette de la rue retentit. Je vais à l’interphone et une voix féminine me prévient que c’est pour la livraison de cidre Coat-Albret.

- Oui, je descends.

Ma colocataire qui me connaît bien mais communique peu sur les aspects matériels et administratifs de la vie qui, c’est vrai ,ne me font pas sauter de joie au plafond, ne m’a pas laissé d’informations au sujet de cette livraison. Une fois le portail ouvert, je tombe nez à nez avec une charmante jeune femme en tablier qui a déjà sorti quatre cageots de bouteilles pleines sur un diable.

- Où est-ce que je les entrepose ?

- Attendez, je remonte chercher la clé du garage.

L’Histoire ne retiendra sans doute pas grand-chose de Jacques Chirac, un grand flambard qui a bien profité de la vie et du pouvoir. Moi j’ai juste retenu son dicton selon lequel les emmerdes volent en escadrille. Évidemment, Marina Bourgeoizovna qui est partie faire les courses en voiture pour ce satané festival a emmené la clé du garage avec elle. Ça c’est l’emmerdement n° 1.

Je me rabats sur la cave et je redescends avec la clé. Là je tombe sur l’emmerdement n° 2. Bien qu’il ne pleuve jamais en Bretagne, de l’eau est tombée du ciel depuis deux jours sans discontinuer. Du coup l’entrée de la cave est inondée d’au moins cinq bons centimètres de flotte.

Heureusement je traîne chez moi pieds nus et en claques. Me voilà donc parti pour un très imprévu marathon de transbordement. Parce que des cageots de douze bouteilles il n’y en n’a pas que quatre. Il y en a quatorze. Plus quatorze cubitainers de jus de pomme mais eux je peux en porter deux à chaque fois.



A la fin de la corvée l’entrée de l’immeuble est une vraie pataugeoire et l’escalier de la cave rivalise avec les chutes du Niagara question taux d’humidité.

J’explique à la livreuse que ce n’est pas pour ma consommation personnelle mais pour un festival de contes mais je me demande si ce n’est pas plutôt un festival d’alcooliques.

Il s’avère que je n’ai rien à signer – ni à payer, heureusement ! – et nous prenons congé.

Sur le coup de midi, quand elle revient des courses j’informe ma coloc de la livraison. Vous, je ne sais pas, mais moi je déteste de plus en plus les colères des natives d’un signe de feu (Madame est bélier deuxième décan alors que moi quand je la vois faire des éruptions volcaniques comme ça, je me sens comme le dernier des cons).

- Mais c’était pas ici qu’il fallait livrer, c’est à la ferme de la Harpe ! T’aurais pu m’appeler !

Voilà que ça va être ma faute maintenant ! Le détroit d’Ormuz et Tchernobyl aussi, pendant qu’on y est ?

Furibarde, il n’y a pas d’autre mot, elle rappelle M. et Mme Coat-Albret et les incendie au téléphone. Elle obtient qu’ils repassent dans l’après-midi reprendre les cageots et les cubis pour les emmener à Villejean.

***

« On est toujours trop bon avec les femmes ! » a décrété Raymond Queneau dans ses œuvres de Sally Mara (pourquoi j’ai retenu ça, moi ?). Moi je suis un modèle du genre inverse.

A la fin du repas, avant que je n’aille prendre le bus pour aller faire ma partie d’échecs hebdomadaire, je lui propose de remonter les cageots de la cave dans le garage pour qu’elle n’ait pas à se mouiller les arpions en présence du livreur.

Et donc j’ajoute à mes cannes d’avant-festival une épreuve de vingt et une montées des marches avec un cageot au bras comme le fait si bien ….. ….. [inscrivez ici le nom de l’acteur ou actrice que vous détestez le plus dans la profession cinématographique, sachant que pour Gérard Depardieu il faut compter plutôt en camions-citernes qu’en cageots].

Voilà les faits. Qu’eût-ce été si j’avais été du genre valétudinaire !

Quand même ! S’il y a une deuxième édition de « Fabula », je demanderai à Mme Anne-Marie, l’organisatrice en chef, de prévoir une équipe « Descente de bouteilles... pour les remonter une heure après ». Si on barre la deuxième partie de l’intitulé, je suis sûr qu’il y aura des amateurs pour me filer un coup de main !





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