On aura peut-être du mal à me croire mais je ne suis pas un mec qui la ramène. «Je suis là sans y être tout en y étant» comme a très bien dit de moi autrefois ma collègue Françoise T.
Du coup, je fais le job mais je n’en tire aucun profit, je ne me vante pas à la façon des publicités du genre « C’est moi qui l’ai fait ».
Lundi, au repas avant la cérémonie funéraire en l’honneur de mon nonagénaire préféré, la bouteille de rouge, c’est moi qui l’ai amenée en souvenir des nombreuses fois où nous avons trinqué en toute confraternité et familiarité.
Le « Chant de la promesse » qui a été envoyé dans l’église et a été repris par le public était un enregistrement des Am’nez ziques, Krapov et Le Bichon. Ça aura été ma dernière tentative de faire sourire le gars Pierrot. Est-ce qu’on se souvient de sa cérémonie funéraire quand on arrive dans « the Good place » ?
A la réception, après, le diaporama des photos du disparu, de son épouse et de ses enfants, de leurs amis, c’est aussi moi qui l’ai concocté avec force larmes et moments de tristesse débordante.
Le mardi, la vie reprend ses droits. La consigne d’écriture visant à réécrire les fables de la Fontaine avec un vocabulaire disparu du dictionnaire Larousse, c’est moi aussi qui l’ai pondue. Personne ne veut plus faire le job de faire plancher des écrivant·e·s une fois par semaine pendant neuf mois. C’est vrai, au bout du compte on n’accouche de rien parce que ces dames ne croient pas que leur littérature vaut mille fois mieux qu’une défèque-niouze des zéros sociaux !
Ce jeudi, la façon de résister à l’attaque fegatello et la bonne stratégie pour tenir le choc dans la défense Ruiz au jeu d’échecs, c’est moi qui les ai enseignées à mes complices mais c’est aussi une cause perdue : ils ne travaillent pas à la maison entre deux sessions de rigolade dans la cafétéria déserte ! En plus l’un d’eux oublie son téléphone et on ne peut pas lui envoyer un mail pour le prévenir vu qu’il n’ouvre jamais son ordi. Il n’en a pas.
Ce vendredi, les chansons pour la saison prochaine, c’est moi qui les ai amenées en vue de les faire découvrir à ma chorale en déplacement à Saint-Malo. La chanson-hommage à l’ami décédé – ça meurt beaucoup, ces temps-ci, par ici ! – je l’ai interprétée devant une mer couleur d’émeraude et un téléphone en mode caméra pour témoigner de l’amitié à la famille du disparu.
Tout ça ce sont des moments de vie collective. J’y participe, je fais ma part, je suis payé en retour par la satisfaction des membres de ces groupes. Ils me réinvitent, ils reviennent, ils m’acceptent comme agent d’ambiance… alors que je ne suis même pas breton ! Une espèce d’étranger, de Ch’ti à deux doigts de pleurer encore en chantant « Les Corons » de Pierre Bachelet . Oh la la, que d’émotion !
Finalement je me demande si je ne suis pas tout simplement un juke-box. Tout ce que je sais faire dans la vie c’est trouver des chansons qui collent à la situation. «La Tendresse» de Bourvil pour mes beaux-parents, « Dominique » de Soeur Sourire pour les photos de communiant retrouvées de celui de mes beaux-frères qui porte ce prénom, « On se retrouvera » de Michel Bühler plutôt que « Je vous emporte dans mon coeur » de Gilles Servat pour accompagner un deuil.
Un juke-box gratuit. Que voudriez-vous que je fasse de vos pièces de vingt centimes, surtout maintenant que Bernadette Chirac et son opération pièces jaunes ne sont plus, elles non plus, de ce monde ?!

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